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mai 22, 2020

Israéliens et Palestiniens : les artisans de leur propre destruction

Alors que l’État d’Israël fête le 72e anniversaire de son indépendance, le conflit israélo-palestinien continue de bouillonner. Aucun des deux camps ne semble avoir appris quoi que ce soit de cette lutte qui les oppose maintenant depuis sept décennies et les changements drastiques qui surviennent sur le terrain ne sont que trop vite écartés. Les accusations et contre-accusations les uns contre les autres se poursuivent de plus belle, comme si tout était figé dans le temps. Les Israéliens et les Palestiniens restent profondément méfiants les uns envers les autres et se rejettent la faute de cette impasse qui perdure. Ils se trouvent aujourd’hui à un tournant fatidique et doivent réexaminer leurs positions. Les Israéliens doivent accepter l’idée que les Palestiniens ne sont pas des ennemis mortels éternels et qu’il est possible de parvenir à un accord qui garantira leur sécurité nationale. Les Palestiniens doivent, quant à eux, renoncer à certaines revendications éculées et fanées, qui ont porté un coup fatal à toutes les négociations de paix précédentes.

En Israël, les partis politiques de droite, menés par le Likoud avec Benyamin Nétanyahou à la barre, parviennent, avec beaucoup de succès, à endoctriner le peuple israélien en instillant la peur. Ils soutiennent qu’un État palestinien en Cisjordanie tombera inévitablement sous la coupe du Hamas et présentera une menace existentielle pour Israël. Cet argument, qui a rapidement pénétré dans la conscience des Israéliens, surtout depuis la seconde Intifada en 2000, est totalement dénué de fondement, car tout accord de paix entre les deux parties doit reposer sur des accords de sécurité rigoureux ne laissant aucune place à l’erreur et aucun recours aux Palestiniens.

Évoquer l’expérience d’Israël avec le Hamas pour justifier son refus de permettre la création d’un État palestinien en Cisjordanie est, au mieux, hypocrite et tiré par les cheveux. Israël, qui, à l’époque, était dirigé par le Premier ministre de droite le plus ardent, Yitzhak Shamir, a favorisé la montée en puissance du Hamas en 1987, en soutenant, financièrement et politiquement, ses premiers dirigeants, qui s’opposaient idéologiquement à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). « Le Hamas est, à mon grand regret, la création d’Israël », a déclaré en 2009 Avner Cohen, ancien responsable des affaires religieuses à Gaza. La stratégie israélienne était de « diviser pour régner » en scindant les Palestiniens en deux camps afin de contrebalancer et d’affaiblir la main de Yasser Arafat, qui était alors président de l’Autorité palestinienne (AP), et d’empêcher les Palestiniens de former un seul corps politique.

La décision du Premier ministre Ariel Sharon de retirer les forces israéliennes de Gaza en 2005, presque du jour au lendemain et sans aucun accord de sécurité avec l’AP pour garantir la sécurité à long terme, s’est révélée fatale. En tant que général, Ariel Sharon savait pertinemment que le Hamas disposait d’une plus grande capacité militaire et qu’il était bien plus profondément ancré dans la bande de Gaza que les forces de sécurité de l’AP. Les objectifs de Sharon étaient de creuser le fossé entre l’AP et le Hamas et de débarrasser Israël de la responsabilité de fournir de l’emploi, des soins de santé et des perspectives économiques à une zone densément peuplée de Palestiniens, sans aucune importance stratégique pour Israël.

C’est le refus d’Israël d’accepter les résultats des élections parlementaires palestiniennes en 2006 – qui donnaient au Hamas une nette victoire sur l’OLP – qui a aggravé la situation. L’État israélien a ensuite emprisonné 33 parlementaires fraîchement élus du Hamas, en les accusant d’appartenir à une organisation terroriste. Enfin, Israël n’a rien fait pour mettre fin à la lutte entre le Hamas et l’AP qui s’est soldée, sans surprise, par la défaite de l’AP, scellant le sort de Gaza sous le régime du Hamas en 2007.

Le déclenchement de la seconde Intifada en 2000 a marqué un tournant pour les Israéliens ainsi que pour les Palestiniens. Les 117 attaques terroristes qui ont coûté la vie à un millier d’Israéliens ont suffi à convaincre bon nombre d’entre eux que les Palestiniens représentaient un ennemi mortel, en particulier à la suite des accords d’Oslo de 1993, qui devaient évoluer vers une paix permanente basée sur une solution à deux États. Cependant, Israël a ignoré le fait que les Palestiniens de la Cisjordanie ont aussi appris une dure leçon. Ceux-ci n’ont pas oublié que la seconde Intifada avait suscité de graves représailles israéliennes, responsables de la destruction d’une grande partie de leurs infrastructures, logements et institutions publiques nouvellement construits après 1993.

Il serait toutefois incorrect de prétendre qu’Israël est le seul responsable de ce conflit qui perdure ; ce ne serait pas tenir compte des hostilités violentes que les Palestiniens continuent de mener contre Israël, ainsi que des multiples occasions manquées de conclure un accord de paix.

Les Palestiniens ont rejeté le plan de partage de l’ONU en 1947, décliné la proposition d’Israël de restituer la plupart des territoires conquis lors de la guerre de 1967 en échange de la paix, refusé de participer aux négociations israélo-égyptiennes pour la paix en 1977, sabordé l’accord de paix presque terminé à Camp David en 2000 sur le droit au retour et, en 2009, ils ont raté l’occasion de faire la paix en raison de désaccords sur l’étendue des territoires à échanger. La situation a empiré avec le refus des Palestiniens, et en particulier du Hamas, de reconnaître Israël et leurs menaces permanentes contre son existence même, ainsi qu’avec l’achat et la fabrication d’armes, notamment de roquettes, pour donner un sens tangible à leurs menaces.

Rien de tout cela ne signifie toutefois que si jamais un État palestinien est créé en Cisjordanie, celui-ci deviendra, comme le disent bon nombre d’Israéliens, un autre Hamastan. Le retrait précipité des Israéliens de la bande de Gaza sans aucun accord de sécurité et la manière dont Israël a traité le Hamas par la suite ont permis de favoriser l’ascension du Hamas en tant que force et acteur important.

Seul un imbécile préconiserait donc le retrait d’Israël de la Cisjordanie sans la conclusion d’accords de sécurité exhaustifs pour répondre aux besoins réels ou perçus d’Israël en matière de sécurité. Que cela leur plaise ou non, s’ils veulent leur propre État, les Palestiniens doivent se rendre compte que leurs revendications qui datent de plusieurs décennies ne sont plus valables ou réalisables et qu’il leur faut concéder sur un certain nombre de questions sensibles :

Les Palestiniens doivent accepter que le droit au retour des réfugiés palestiniens soit basé sur l’initiative de paix arabe de 2002 qui demandait « une solution juste au problème des réfugiés palestiniens », ce que, à ma connaissance directe, ses auteurs envisageaient comme une indemnisation ou une réinstallation. Il faut aussi qu’ils acceptent le fait qu’une grande partie de la présence israélienne en Cisjordanie est permanente, car Israël n’abandonnera en aucun cas toutes ses colonies, en particulier les trois blocs situés le long des frontières de 1967 (bien que ce problème puisse être résolu par un échange de territoires, comme cela était convenu lors de précédentes négociations de paix). Enfin, les Palestiniens doivent accepter qu’Israël administre Jérusalem-Est, à tout le moins, conjointement en raison de l’affinité historique et religieuse irrévocable des juifs avec la ville sainte, et de la dispersion des juifs et des Arabes à Jérusalem-Est et dans les quartiers environnants.

De leur côté, les Israéliens doivent approuver la création d’un État palestinien et, à cette fin, ne plus annexer de nouveaux territoires palestiniens. Près de 80 000 colons israéliens résidant dans une vingtaine de petites colonies dispersées dans toute la Cisjordanie doivent être réinstallés afin de permettre à l’État palestinien de disposer d’un territoire contigu. Israël doit aussi accepter de négocier avec le Hamas sur la base d’une reconnaissance mutuelle pour parvenir à un accord de paix avec ou sans l’AP.

Les dirigeants du Hamas savent qu’Israël est une puissance militaire redoutable et que, peu importe le nombre de roquettes qu’ils accumuleront, ils seront battus à plate couture s’ils viennent un jour à représenter un réel danger pour les Israéliens. Toutefois, Israël sait aussi que le Hamas n’est pas près de disparaître de la bande de Gaza, qu’il continuera d’y avoir de fréquentes flambées de violence et qu’Israël doit supporter un coût terrible pour maintenir la sécurité. Selon Efraim Halevy, ancien chef du Mossad, le service de renseignement israélien, « le Hamas peut être anéanti… [mais] le prix à payer pour l’anéantir est un prix qu’Israël préfère ne pas payer ». Leur choix est clair : maintenir le statu quo du blocus israélien, dont les Palestiniens de Gaza souffrent le plus, ou conclure un accord de paix qui libérera les Israéliens d’un lourd fardeau et des menaces permanentes du Hamas qui inquiètent de nombreux Israéliens.

L’absence totale de confiance entre l’AP, le Hamas et Israël, de même que la présence, dans les trois camps, de radicaux qui veulent encore tout avoir, impose d’établir un dispositif de sécurité convenu d’un commun accord, chargé de s’occuper de la sécurité d’Israël en Cisjordanie en particulier. Il s’agit là, en effet, d’une condition sine qua non à tout accord de paix, que l’AP doit accepter pour avoir un État indépendant qui lui est propre.

Ce dispositif de sécurité doit notamment prévoir de nombreuses patrouilles conjointes dans la vallée du Jourdain pour empêcher l’infiltration d’armes et de radicaux en provenance de Jordanie, opposés à tout accord avec Israël, quelle que soit sa nature, le partage de renseignements pour éviter des attaques terroristes et la mise en place de projets de développement économique communs. Ce dispositif et d’autres programmes communs favoriseront au fil du temps un climat de confiance qui fait manifestement défaut et inculqueront des intérêts particuliers aux deux parties afin de maintenir une collaboration et une relation mutuellement bénéfique.

Peu importent la violence et l’instabilité régionale qui pourraient s’ensuivre, le nouveau gouvernement israélien prévoit d’entreprendre une nouvelle annexion des territoires palestiniens début juillet – tant que Donald Trump est toujours au pouvoir et qu’Israël peut compter sur son soutien. Pour Trump, une telle initiative de la part d’Israël occupe une place centrale dans l’« accord du siècle » du président américain, car elle lui permettra de renforcer sa position politique aux yeux des évangéliques dont il doit s’assurer le soutien s’il veut avoir la moindre chance de gagner la prochaine élection.

Les Palestiniens, en revanche, n’ont pas de véritables alliés. Une bonne partie des pays de la communauté internationale, y compris leurs partisans habituels, les États arabes et l’UE, sont préoccupés par des questions nationales et régionales de grande importance. Ils n’accordent que peu ou pas d’attention au problème palestinien, et sans une grande puissance capable d’exercer une véritable pression, Israël ne changera pas ses plans tant que les États-Unis continueront de lui apporter tout leur soutien.

Si Israël met à exécution ses plans d’annexion et si les Palestiniens continuent de s’accrocher à leur position sans issue, le résultat ne fait pratiquement aucun doute. La poursuite et l’escalade de la violence priveront les Palestiniens d’un État qui leur est propre dans un avenir prévisible, une situation lourde de conséquences pour Israël qui risque de devenir un État paria, l’arme au poing.

Le temps presse ; les deux camps doivent réexaminer soigneusement leurs positions avant qu’il ne soit trop tard.

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